Déjà 10 ans que Stardew Valley semble régner en maître sur le genre des simulations de vie à la ferme. Cosy à souhait, le jeu demande en même temps un bon sens de la gestion et un goût pour l’aventure. Alors, quel est le secret de sa réussite ?
Au départ, il n’y avait qu’un seul homme, Eric Barone, bercé plus jeune par les jeux vidéo. Il est particulièrement marqué par la saga Harvest Moon, renommée entre-temps Story of Seasons pour des raisons de droit, mais restée l’un des titres fondateurs des cosy farming sim. C’est d’ailleurs cette licence qui inspire à celui qui se fait appeler ConcernedApe un certain Stardew Valley, sorti en 2016.
41 millions de ventes, un top 1 des notes Steam, plusieurs tournées de concerts à l’international et une décennie plus tard, Stardew Valley a dépassé toutes les espérances. Barone n’est plus tout à fait seul à la barre, se faisant aider par une équipe pour le support et le portage de son jeu sur quasiment toutes les plateformes actuelles. En 10 ans, le jeu a beaucoup évolué et passionne toujours autant. Il donc temps pour nous de voir ce qu’il vaut après autant d’années à se bonifier. C’est l’heure du bilan sur Nintendo Switch 2.
Stardew Valley, la grande aventure à la ferme
Tout commence par une lettre. Celle de notre grand-père, écrite sur son lit de mort. Elle est restée longtemps rangée dans un tiroir, celui de notre bureau au sein de l’entreprise Joja. Jusqu’au jour où la routine qui nous maintient cloîtré devant notre ordinateur a eu raison de nos nerfs. Comme notre aïeul nous le soufflait par ses mots, il était temps de changer de vie, de partir reprendre la ferme abandonnée à Stardew Valley.
C’est ainsi que démarre la grande aventure en périphérie d’une petite bourgade. Après avoir créé notre personnage, on découvre progressivement les joies de la vie à la campagne. Une exploitation en friche nous y attend. À nous alors de la remettre en route pour contribuer à l’épanouissement local. Cela dit, notre influence sur l’organisation à Pélican Ville va au-delà de notre seule activité. Deux voies s’offrent à nous : remettre le Centre communautaire abandonné à l’aide des Junimos, des esprits de la forêt qui attendent des dons issus pour beaucoup de nos productions, ou alors devenir membre du marché Joja, garantissant le moindre effort et l’argent facile. Deux visions du monde qui s’opposent donc complètement. Or, selon le chemin emprunté, la vie des habitants (et la nôtre) en est impactée à long terme. Rien que pour cela, on est tenté de relancer une seconde partie.
Mais d’abord, il faut se décider sur ce que nous allons faire de tout cet espace légué par notre grand-père. C’est là que la richesse du jeu commence vraiment à se dessiner. Même si nous avons quelques missions, surtout en début de partie, qui nous aiguillent pour commencer à développer notre terrain, libre à nous de mettre l’accent sur les cultures, l’élevage ou toute autre chose. On peut aussi bien préférer passer notre temps à pêcher ou nettoyer la mine à proximité. À nous de tracer notre voie et de l’adapter comme bon nous semble.
Mais pour découvrir toutes les activités possibles, encore faut-il prendre le temps d’explorer les alentours. Et les frontières de la vallée sont bien plus grandes qu’il y paraît au départ. D’abord, on prend le temps de se balader autour de la ferme et de Pélican Ville. C’est là qu’on découvre la guilde des aventuriers, qui pourrait bien avoir besoin d’un coup de main pour repousser les monstres qui envahissent la mine voisine. On tombe aussi sur le SPA, car après une bonne journée de travail, on a bien le droit de se ressourcer. Jusque-là, le bois, la plage et la montagne servent de barrières naturelles.
Mais ces promenades alentours nous laissent aussi apercevoir des ponts brisés, ou encore ce bus en panne, tandis qu’on entend parler d’une île lointaine. À son rythme, on voit alors l’horizon s’étendre et nous mener vers d’autres coins tout aussi intéressants. Les heures défilent sans qu’on ne s’en aperçoive, embarqués par ce nouveau train de vie ponctué de découvertes et de rencontres.

L’amour est dans la vallée de Stardew
Eric Barone a conçu plus qu’une aventure agricole. Stardew Valley, c’est aussi une aventure humaine — en tout cas, sur le plan virtuel. Même si Pélican Ville n’est pas bien grande, elle a une belle population. Le maire Lewis nous encourage d’ailleurs vivement à aller à sa rencontre dès notre arrivée. On se rend alors vite compte qu’on ne s’ennuie jamais ici. Tout le monde a sa routine, allant au travail ou se baladant dans tel ou tel coin selon qu’il fasse beau ou qu’il pleuve. Le soir, on retrouvera une part des habitants au Saloon, qui a ses habitués, tandis que d’autres viennent plutôt en fin de semaine. Le concepteur du jeu est même allé jusqu’à fixer un rendez-vous annuel chez le médecin pour chaque villageois, si bien qu’on peut les croiser à une date précise dans la salle d’attente.
Cette organisation bien huilée est assez captivante à observer. Cela dit, il est encore plus intéressant d’y prendre part. En parlant régulièrement à nos voisins, on apprend à les connaître et on commence à nouer des amitiés sincères avec la plupart. Une relation amoureuse peut même naître avec 12 habitants de la ville, femmes et hommes confondus, pouvant mener au mariage et même à la naissance d’un bébé. Toute la famille emménage alors à la ferme, notre partenaire étant prêt à nous donner un coup de main quotidien. Et si l’amour venait à s’éteindre, rien de plus simple que d’aller voir le maire pour divorcer. Après tout, on a le droit de changer d’avis.

Plus encore, ce qui distingue vraiment Stardew Valley de ses concurrents, c’est l’écriture de tous ses personnages. Les quelques clichés qu’on verrait de prime abord cachent le plus souvent une réalité plus sombre. Même si le ton du jeu est enjoué, l’écriture est bien plus mature qu’un Harvest Moon ou autre Animal Crossing. Les personnages secondaires peuvent avoir un lourd vécu, entre chômage et addiction, attente d’un mari ou d’un père parti à la guerre, handicap et famille recomposée. En se rapprochant de chacun, nous assistons à ce qu’on appelle les événements de cœur, des cinématiques à débloquer qui nous permettent de mieux les comprendre. Un à un, ils rentrent ainsi un peu plus dans notre cœur.
Mais à Pélican Ville, même si tout n’est pas rose pour tout le monde, la cohésion passe avant tout. Ainsi, même dans les moments les plus compliqués, même quand nous courons après le temps, on peut se permettre de souffler le temps des fêtes saisonnières. Régulièrement, tout le village est invité à prendre part aux événements annuels. C’est l’occasion de se retrouver, parfois d’entrer en compétition contre nos voisins (Abigail ne sera pas toujours la plus grande chasseuse d’œufs, je vous le dis !), ou encore d’apporter notre petite touche au plat du jour avec nos propres récoltes. D’année en année dans le jeu, on se sent intégré et on a vraiment le sentiment de faire partie de cette communauté, autant par les relations qu’on a tissées que le travail à la ferme.

Semer des graines pour atteindre le sommet
En tant que jeu de ferme, Stardew Valley nous laisse tout un espace agricole à exploiter. Plusieurs types sont à notre disposition pour commencer, chacun avec ses avantages ou ses inconvénients selon l’usage qu’on projette. Dans tous les cas, il faut commencer par le nettoyer des arbres et pierres qui obstruent le terrain. Ainsi, on libère de la place pour planter nos futures récoltes, installer des infrastructures telles qu’un poulailler, une grange ou encore une écurie. Ensuite, à nous de gérer notre barre d’énergie au quotidien pour assurer nos tâches. Que ce soit pour bêcher, arroser ou encore pêcher, notre endurance journalière s’épuise rapidement. C’est pourquoi, à moins de se nourrir régulièrement pour remplir nos réserves, on répartira notre journée entre les efforts à la ferme et l’entretien de nos relations sociales ou l’exploration. Voilà une bonne façon de nous sortir de chez nous pour oser d’autres choses.

Dans le même temps, on peut vite être tenté de se donner corps et âme à sa ferme. Les plus ambitieux ou les plus impatients miseront sur un rendement aussi efficace que possible. Pour leur plus grand plaisir, Stardew Valley devient alors un véritable jeu de gestion. Les saisons rythment mensuellement nos récoltes par exemple. On se met également à économiser pour investir et ainsi pouvoir acquérir du matériel plus performant, de nouveaux bâtiments ou animaux. Mais c’est aussi là qu’Eric Barone retombe dans la plus grande contradiction des jeux du genre : si tous tendent généralement à prôner la vie calme et le temps pour voir venir, les mécaniques de jeu se prêtent tout autant à une quête excessive de rentabilité qui n’a rien à envier à la compagnie Joja.
Mais le simple fait qu’on puisse jouer à son propre rythme, aussi doux ou effréné que possible, fait aussi partie de toute la richesse de Stardew Valley. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de jouer, c’est un vrai jeu bac à sable. Si des objectifs viennent dynamiser nos débuts afin de guider nos premiers pas, il n’y a pas d’impératif de temps pour les remplir. D’autres requêtes, partagées par les habitants de la ville, sont également là pour nous donner des objectifs additionnels. Eric Barone a même ajouté un système de Perfection avec la version 1.5, qui correspond à un niveau de complétion permettant, une fois les 100 % atteints, d’accéder à du contenu supplémentaire. Mais en tant que joueur, nous sommes les seuls à décider de la manière d’orienter notre partie et il n’y a pas plus satisfaisant.
Cette philosophie qui imprègne Stardew Valley participe grandement à encourager notre curiosité. Puisqu’il n’y a pas de véritable ligne directrice, on peut se laisser aller à expérimenter, changer notre routine comme bon nous semble et faire ainsi des trouvailles. C’est comme ça qu’on tombe sur la boutique itinérante ou sur la mine typiquement. D’autant que des ressources spécifiques peuvent être récoltées ça et là au cours de nos pérégrinations, avec quelques raretés à la clé.
On se demande alors quel trésor pourrait nous attendre à l’occasion d’une prochaine aventure. Surtout qu’on peut consulter un oracle via notre téléviseur pour savoir si la fortune va nous sourire aujourd’hui. De quoi pimenter le quotidien dans la vallée et ouvrir de nouveaux horizons, a fortiori une fois la nouvelle région débloquée. Sans compter que le jeu regorge de mystères, d’histoires annexes, de références et d’objets spéciaux à trouver. Eric Barone a d’ailleurs déclaré récemment qu’un secret n’avait toujours pas été découvert en 10 ans, malgré tous les efforts de la communauté.

Pourtant, celle de Stardew Valley est très active. Et c’est là encore un des points forts du gameplay mine de rien. D’abord, parce que le jeu peut se vivre en multijoueur jusqu’à 8. Une belle façon de mutualiser les efforts tout en profitant de Pélican Ville comme d’habitude. Mais, au-delà de cela, les joueuses et joueurs PC et Android profitent d’une pluralité de mods sans bornes. Que ce soit pour ajouter de nouvelles fonctionnalités ou étendre l’univers, jusqu’à faire naître des croisements avec des titres qui n’ont rien à voir tels que Baldur’s Gate 3, les joueuses et joueurs se sont vraiment appropriés le jeu d’Eric Barone.
Dommage que ces contenus amateurs ne soient pas encore pris en charge sur console, car là aussi, cela vient décupler les heures de jeu et offrir d’autres manières d’aborder le monde initial. On se réconforte néanmoins avec les nombreuses mises à jour gratuites dont le créateur nous abreuve. Ainsi, Eric Barone répond autant aux exigences des fans qu’il apporte ses propres améliorations. Après la version 1.6 en 2024, la version 1.7 est déjà annoncée avec des nouveautés attendues de longue date. Comme quoi, le jeu n’est pas près de tirer sa révérence.
Le style intemporel de Stardew Valley
La scène des cosy farming sim étant plutôt animée par les développeurs indé, on trouve toutes sortes de styles différents. Pour que Stardew Valley puisse avoir une telle longévité en ne reposant que sur le travail d’un seul homme, Eric Barone a fait un choix artistique plus que payant. Même si ce n’est pas toujours au goût de tout le monde, il a misé sur un style 2D en pixel art. Il a même sa patte bien à lui, inspirée des jeux de la Super NES qui l’ont marqué dans son enfance. Ainsi, on retrouve un esprit rétro savoureux, avec des sprites expressifs, accompagnés d’une petite bulle traduisant une émotion quand cela est nécessaire. Le tout fonctionne très bien et le côté abstrait du pixel laisse même une part d’imagination qui fait le charme du jeu.

Gros coup de cœur également pour la bande-son de Stardew Valley, qui nous transporte en quelques notes seulement. Tout fan reconnaîtra immédiatement le thème typique de la ferme, “Cloud Country” et sera certainement transporté par les musiques des différents événements, en particulier celle de la Danse des Méduses Clair de Lune. Avec une centaine de morceaux, Eric Barone est parvenu à donner une couleur singulière à son titre qui a conquis le public. Preuve en est la tournée mondiale Symphony of Seasons, deuxième qui rend hommage au jeu et qui a d’ailleurs fait une escale à Paris début février.
D’autant plus que cette réalisation peut se targuer d’une technique qui tient la route. Compte tenu du nombre de supports sur lesquels est disponible Stardew Valley, il n’est pas rare que de petits bugs se glissent dans le software avec les nouvelles mises à jour. Heureusement, le support les repère et les résout généralement vite. La version française s’est elle aussi améliorée avec le temps, même si on peut repérer parfois des coquilles ou des petites fautes de syntaxes, mais elles sont de plus en plus rares.
Autrement, le jeu fonctionne très bien pour ce que nous avons pu en voir, autant sur la première que la nouvelle Nintendo Switch. Il est loin d’être gourmand en ressources, il faut dire. On regrettera seulement que l'édition Switch 2 de prenne pas en compte le mode souris. Cela offrirait une bien meilleure ergonomie. C’est pourquoi, si le titre mériterait la note parfaite sur PC, il approche en revanche de la perfection sur la dernière console de Nintendo.

